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Quelques réflexions sur le viol dans le manga yaoi/bl

2017 août 15
by admin

Le viol dans le manga yaoi/bl est un vaste sujet, assez complexe et sur lequel je planche depuis de nombreuses années. Je me suis toujours demandé pourquoi les scènes de viol sont aussi nombreuses dans ce type de publication, aussi détaillées et aussi peu suivies d’un dénouement logique (dans la vraie vie, il y aurait peu de chances pour que l’homme qui viole et celui qui est violé finissent ensemble, il me semble).

Cet article a été écrit après plusieurs années de réflexion tant sur le manga yaoi que mon propre cheminement vers le démêlage de ma propre situation dans la société. Il peut être mis en pendant de cet article, que j’ai écrit il y a très longtemps (8 ans cher lecteur, on en fait du chemin en 8 ans). Quand je le relis, j’ai quelques crispations à lire certains passages, mais il n’est pas à jeter dans l’ensemble. Je ne l’ai pas remanié malgré quelques vagues promesses et je pense qu’il restera définitivement sous cette forme.

En 8 ans de réflexion, j’ai eu le temps de découvrir pas mal de choses et notamment une rencontre structurante : les idées féministes. Parce que contrairement à certaines idées répandues, il n’y a pas qu’un féminisme plein et entier, mais des galaxies de féminismes, qui évoluent et changent constamment, évoluant en même temps que la société. Mais le sujet n’est pas de faire un article Wikipedia sur le féminisme, donc on va passer rapidement.

Le féminisme m’a apporté plusieurs choses : déjà, la conscience que je suis une femme qui lis et regarde des oeuvres baignant dans une culture misogyne et patriarcale, dont l’un des sous-produits est la culture du viol. On parle beaucoup de ces concepts dernièrement, mais qu’est-ce que ça recouvre?

 

 

Le yaoi/bl est un genre qui a émergé dans les années 70, en même temps que le renouveau du shojo promu notamment par les membres du groupe de l’an 24. Ce nouveau shojo, écrit et dessiné non plus par des hommes mais massivement par des femmes, fait état des sentiments et des aspirations féminines. Notamment les questionnements des jeunes filles sur leur identité, leurs premières amours, leurs problèmes à trouver leur place dans la société, se démarquant nettement du shônen de l’époque. Révolutionnaire pour l’époque, car abordant également la question des identités de genre et d’orientation sexuelle, notamment à travers des oeuvres comme Très cher frère, le coeur de Thomas, La rose de Versailles…
La naissance des oeuvres yaoi, comme productions de fans qui détournent des oeuvres très masculines et farouchement hétérosexuelles, est également une occasion de subvertir et de remettre en cause les codes sexuels et de genre, souvent avec une bonne tranche de rigolade sur la sur-virilité de l’oeuvre originale.

Néanmoins, le shojo et le yaoi sont des productions pour jeunes femmes, à majorité hétérosexuelles, qui sont le reflet de leur époque. Dans les années 70 comme maintenant, une certaine misogynie et un dédain pour ce genre de production, puis misogynie dans les oeuvres elles-mêmes est à l’oeuvre. La misogynie féminine est une misogynie intériorisée, souvent involontaire voire imposée, mais qui a des conséquences concrètes dans les oeuvres.
Personnages féminins idiots, stéréotypés, bref le manga shojo traîne tout de même certains clichés féminins qui sont le reflet de la société inégalitaire ainsi que le reflet des pensées des autrices. Les histoires d’amour dans les productions shojo reflètent également une société assez codifiée et inégalitaire, quand ils ne décrivent pas exactement une relation abusive mais où ce n’est “pas grave”.

La production BL reflète également une certaine misogynie, notamment par des personnages féminins absents (*tousse* Love Mode *tousse*), mal écrits ou dans certaines productions yaoi, complètement idiots. Quelques manga yaoi mettent en scène des personnages féminins dont le rôle est de faire progresser la relation, surtout dans les manga se déroulant dans un milieu scolaire (les soeurs ou meilleures amies notamment), mais ce sont en général des manga dont le ratio de chaque sexe est assez équilibré. L’autre versant de la misogynie qui s’exerce dans le manga yaoi/bl est celle qui divise les deux personnages principaux entre uke (celui qui reçoit) et seme (celui qui donne).
Je pense que beaucoup l’auront remarqué avant moi et j’enfonce des portes ouvertes, mais le yaoi/bl ne décrit pas, pour la majorité des oeuvres, de relation homosexuelle mais de relation hétérosexuelle adaptée à deux hommes. Très peu de manga yaoi à ce jour sont exempts de stéréotypes dominant/dominé calqué sur la dualité masculin/féminin, très peu proposent des rôles interchangeables aux personnages, voire ne leur imposent aucun rôle. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de rôles dans les relations homosexuelles. Mais la plupart des manga yaoi/bl proposent des histoires d’amour dont les storylines sont calquées sur les histoires d’amour et les codes hétérosexuels. Ce qui fait qu’on retrouve également dans ces oeuvres des relations abusives entre le seme et le uke. Mais là également, “ça passe” auprès du public, qui est souvent le même pour les manga BL que pour le manga shojo.

Ce trope de la relation abusive “mais c’est pas grave” n’est pas exclusive aux manga shojo/bl. Dans les productions occidentales très médiatisées de ces dernières années, les relations “abusives mais c’est pas grave” sont de l’ordre de Twilight et 50 shades of Grey. Et non, ce n’est pas parce que c’est un milliardaire ou un vampire que ça passe auprès des jeunes filles. Ca passe parce qu’on baigne tous dans une société patriarcale qui essaie de faire avaler aux jeunes filles qu’une relation abusive est normale, voire souhaitable.

 

 

Entre le sujet du viol.

Le viol est très fréquent, voire trop fréquent dans le yaoi et le BL.

Le viol est un ressort scénaristique très utilisé par les autrices de yaoi et de BL, pour à peu près n’importe quoi, surtout au début d’une relation. Mon exemple le plus incompréhensible étant Kizuna… Pourquoi Kazuma Kodaka a t-elle choisi un viol comme première interaction sexuelle entre ses deux héros? J’ai cherché pendant longtemps une explication simple et plausible à cet engouement pour ce genre de scènes, tant de la part des autrices que du public. J’ai aussi cherché pourquoi tout le monde en parle de façon aussi décomplexée. Le seul prisme que j’ai réussi à trouver, la seule façon d’aborder le viol sans le minimiser (ce qui est fait à longueur de temps par les fans de yaoi et de BL) est la culture du viol, découlant de la normalisation des relations homme/femme abusives.

Tout d’abord, je rappelle que le viol est une atteinte sexuelle, une pénétration sexuelle quelle qu’elle soit par contrainte, menace ou surprise, y compris pénétration digitale (oui, on parle bien de doigts et pas de trucs informatiques). Une définition plus large serait de dire que le viol commence là où le consentement de la personne en matière sexuelle n’est pas respecté. La culture du viol dans le système patriarcal glorifie l’agresseur et minimise les souffrances et les conséquences pour les victimes de ces viols, voire les fétichise. De plus, la culpabilité retombe sur la victime, par un mécanisme de mise en accusation de la victime qui devient coupable d’avoir “aguiché” son agresseur.

Le manga BL n’échappe pas à cette culture. Il met souvent en scène deux protagonistes très reconnaissables et qui appartiennent à deux catégories bien distinctes d’individus. Au uke la blondeur et les traits fins quasiment féminins, au seme la musculature, la masculinité dégoulinante par tous les pores et (souvent) les cheveux noirs. Ce schéma est le cliché central du manga BL et les autrices qui proposent d’autres types de couple le font souvent pour se moquer schéma originel, sans pour autant questionner et remettre en cause le stéréotype.
La différence de morphologie entre le uke et le seme est donc souvent assez marqué ; dans certains cas extrêmes comme No Money celui-ci saute aux yeux et tente d’arracher les globes oculaires. Ce dimorphisme entre les deux membres du couple, comme dit plus haut, peut être mis dos à dos avec la représentation du couple hétéro, dont les autrices s’inspirent.

Ce dimorphisme est la racine du comportement du uke et du seme. Une fois les caractères posés, le lecteur sait déjà qui domine et qui sera dominé. Le personnage au caractère le moins affirmé et à la morphologie la plus féminisée est automatiquement celui qui va subir, au sens physique comme symbolique du terme, toujours en miroir des couples hétéros “traditionnels”. Le viol de ce type de personnage est un prolongement de la description de sa position dans le couple. Le viol intervient souvent en début de relation, notamment lors des premiers rapports sexuels où le uke “passe à la casserole”, peu importe s’il est consentant ou pas.

Cet acte entérine la position de domination du seme sur le uke et l’interdit de briguer une toute autre place, ou demander l’égalité relationnelle. Il y a peu de manga yaoi où il n’y a pas vraiment de position de uke ou de seme ; certains manga mettent d’ailleurs en place un couple avec deux seme, qui vont se disputer la place pour être seme. La place du uke est décrite comme dégradante et contre-nature pour eux, car ce sont des hommes… Les productions récentes sont ceci dit un peu moins stéréotypées, signe de l’évolution de la société japonaise sur les questions du couple homosexuel et de la place des femmes.

Il reste qu’identifier le uke à un inférieur physiquement place ce genre de personnage dans une position où il devient difficile de demander du sexe (si il en demande, il peut se prendre des remarques, qui sont typiquement ce que pourrait se prendre un femme qui demanderait des relations sexuelles). Et le seme, personnalité virile, vue comme initiatrice de la relation par la violence du viol, endosse les mêmes prérogatives que les hommes dans les relations hétéros: à lui le désir de l’autre, le monopole de la décision de la fréquence des relations et du consentement du partenaire. Et donc, du viol. Le ressort scénaristique est très peu questionné et remis en cause (exceptions, Réminiscences ou In these words, qui met en scène des viols pour ce que c’est vraiment, donc de la violence ayant pour but de briser et dominer l’autre psychologiquement).

Pourquoi en faire un acte d’amour? Comme vu plus haut, les autrices utilisent les mêmes mécanismes scénaristiques que dans les relations hétérosexuelles décrites dans pléthore de manga et bouquins. Le patriarcat dans son ensemble se porte plutôt bien. Dans beaucoup de sociétés le viol conjugal est encore mal reconnu et minimisé, il est vu comme un acte d’amour alors que ce n’est qu’une assise de domination, voire d’humiliation d’une personne sur l’autre. Les violences physiques comme psychologiques dans le couple sont elles aussi minimisées. Le patriarcat permet ce renversement de valeurs, voire reporter la faute de l’agression sur la victime. Qui n’a jamais entendu dire que si un garçon est violent avec une fille, c’est parce qu’il l’aime et qu’il veut qu’elle s’intéresse à lui? Ou qu’un viol a eu lieu c’est que la victime était aguichante? C’est les mêmes mécanismes, parfois décrits par le seme lui-même (je te viole parce que tu m’as provoqué avec ton beau visage) qui sont à l’oeuvre dans les manga BL.

 

 

Personnellement ces scènes m’ont progressivement mise dans un malaise de plus en plus grand. C’est une facilité scénaristique qui n’apporte rien et est extrêmement violente. Je suppose que la surutilisation des scènes de viol vient également de la paresse des autrices qui ne se foulent pas pour développer plus les rencontres, surtout dans les histoires courtes. Cette facilité découle aussi d’une conception patriarcale du désir et des relations sexuelles, le Japon entre tous les pays occidentaux ayant des problèmes avec les notions de désir (désir féminin notamment) et de consentement.

Une autre explication de l’abondance de ce genre de scènes serait à mettre en parallèle avec la production hentai. Les scènes de sexe sont en effet parfois assez surréalistes comme peuvent être les productions hentai, avec des personnages qui n’utilisent pas de lubrifiant, voire des personnages masculins qui mouilleraient du cul (really?), comme des personnages féminins de manga H. Une influence sur le déroulé des scènes est tout à fait possible.

Quant aux suites, le viol n’a souvent aucune importance sur le rapprochement romantique des deux hommes, sans pour autant que le lectorat se désintéresse de l’histoire, qui devient pourtant complètement irréaliste. Est-ce que ce serait dû à la croyance chez certaines personnes que les hommes ne peuvent pas subir de viol? C’est assez dangereux, car les hommes sont tout aussi victimes de viol (perpétré dans la grande majorité par d’autres hommes) que les femmes.

Cette violence a cependant une conséquence : elle permet aux lectrices hétéros, en miroir inversé, l’empathie avec le uke et le fantasme envers le seme. Parfois parce qu’elles vivent une situation similaire dans une relation, mais du moins parce qu’elles baignent dans la culture du viol et la culture patriarcale et qu’on leur impose de voir les relations abusives, voire le viol comme une preuve d’amour. Le développement du yaoi et BL à travers le monde, en respectant les codes uke/seme japonais, perpétue et renforce le schéma des relations amoureuses inégalitaires, et donc la perpétuation du patriarcat et de la culture du viol.

 

Edit : désolée pour le pavé, hahaha. Je mesure seulement en publiant la taille du truc. J’espère que vous êtes toujours en vie :3

6 Responses leave one →
  1. août 15, 2017

    Merci pour cette réflexion bien détaillée, on apprend des choses au passage c’est cool !

  2. admin permalink*
    août 15, 2017

    Merci! Ca fait plaisir de voir que je suis toujours lue :’D

  3. août 15, 2017

    Je lis du yaoi mais beaucoup de trouve pas vraiment grâce à mes yeux notamment à cause des éléments que tu cites dans ton article.
    Je me souviens, quand j’ai découvert le yaoi, de la haine du féminin dans ce genre par des lectrices, je me suis demandé comment on pouvait en venir à haïr son propre sexe/genre.
    J’ai aussi découvert le yaoi sous un autre angle, celui de la fan fiction, puisqu’il s’agit là aussi d’un réappropriation de genre et de codes, le plus souvent par des femmes pour des femmes. Un déploiement des sexualités alternatives dont le viol ou des besoins sexuels assez forts (le coup du « si tu restes près de moi je ne sais pas si je vais pouvoir continuer à me retenir »). Je ne développerais pas plus sur la fanfiction car c’est un sujet certes intéressant mais vaste et complexe – et je ne me sens pas le courage d’écrire un pavé ^^ »-
    Pour en revenir au yaoi, ce qui me gêne le plus c’est que ces relations (viol, abus, etc) soient traitées de manières ambiguës par les autrices qui tournent cela de façon à rendre tout cela romantique (humm) et le fait que certains lecteurs et lectrices adhérent à cette conception de l’amour et portent certains titres aux nues…(je pense à l’article sur ten count :https://www.themarysue.com/fetishizing-disability-in-yaoi/). Le manga a beau être un « loisir », il véhicule parfois des choses que je trouve assez nauséabondes. Si certain(e)s lecteurs/rices ont assez de recul pour faire la part des choses, j’ai peur que cela ne soit pas le cas de tous/tes.
    Je ne sais pas si on peut mettre ça uniquement sur la différence culturelle, je ne sais pas non plus comment le viol est traitée concrètement au Japon mais il est clair que la sexualité y est abordée de façon totalement différente de la notre. Un de mes enseignants disaient qu’au Japon en matière d’érotisme, il était de « bon ton » que les femmes refusent ou fassent mine de refuser (non je ne veux pas, non ne me regarde pas etc…). Même si j’ai beaucoup lu sur le sujet, je ne me prétendrais pas spécialiste.
    Bref, c’est aussi un thème qui me tiraille et c’est toujours intéressant de voir quelqu’un en parler qu’importe la longueur (je préfère quand c’est long :p).

  4. admin permalink*
    août 15, 2017

    Oui, 10 count est un manga assez exemplaire à ce sujet. Merci pour l’article, il pointe ce que j’ai commencé à ressentir au fur et à mesure de ma lecture.

    Je ne suis pas spécialiste non plus, mais j’avais besoin d’exprimer ce que j’ai vu depuis des années dans le milieu yaoi/bl et que j’ai finalement concaténé avec beaucoup de peine. Je ne pense pas non plus que tout puisse être mis sur le compte de la différence de culture, car nous n’aurions pas d’histoires occidentales racontant par le menu des relations abusives et faisant passer ça pour de l’amour. Le concept de patriarcat est pour moi le fil rouge entre le japon et le reste des pays occidentaux.

  5. septembre 3, 2017

    En relisant l’autre article (Pourquoi les filles aiment tant le yaoi?), je me suis souvenue à quel point l’article sur Raton Laveur avait beaucoup inspiré (cf http://www.anime-kun.net/webzine/pourquoi-les-hommes-naiment-ils-pas-le-yaoi-10) =}

    Je suis contente de passer régulièrement sur ton blog car on sent que tes articles sont aboutis, merci pour la belle réflexion de celui-là, qui permet d’aborder la question de façon plus réfléchie, et mine de rien plus réaliste.
    D’autant plus le mot « fantasme » n’a été utilisé qu’une fois =P

  6. admin permalink*
    octobre 26, 2017

    Merci Sacrilege <3

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