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Les dessins de la vie

2011 décembre 6
by Tata Simone

Au premier abord, le titre Les dessins de la vie peut faire penser à une campagne du Téléthon ou d’une association caritative contre les maladies rares. Il évoque pathos et lutte pour l’existence, des choses fortes qui ne laissent personne indifférent. En effet, Soleil manga, en choisissant ce titre pour la parution française du manga avec en sous-titre « Memorial edition » (le manga s’appelle en japonais Shojo Nemu) place tout de suite le lecteur au fait de la destinée de l’auteur, Hirosuke Kizaki.
Hirosuke Kizaki est mort en 2000 d’une crise cardiaque (il avait 35 ans), en laissant Shojo Nemu inachevé à un tome et le destin de son héroïne, Nemu, dans les mains et l’imagination de ses lecteurs. Il existe peu de renseignements sur lui, car il restait très discret mais n’aura apparemment jamais terminé une de ses oeuvres « longues ». Selon la postface écrite par son éditeur, il avait déclaré « je ne peux plus dessiner » à la fin du premier tome de Nemu.

L’histoire apparaît à première vue classique : Nemu est une jeune lycéenne qui adore dessiner, créer de nouvelles histoires et veut devenir shojo mangaka. Son seul souci est qu’elle est assez taciturne, d’une timidité maladive et n’arrive pas à franchir le pas pour présenter son travail à des personnes pouvant évaluer son travail et lui donner des conseils. Nemu laisse un jour son travail dans la boîte aux lettres d’une mangaka connue de sa ville, mais est bien trop timide pour oser sonner à l’entrée et demander un avis!
Sa cousine, qui a envie de l’aider, lui présente un jour Goro Kimura, un auteur d’une trentaine d’années qui revient de Tokyo (l’auteur s’est fortement inspiré de sa propre vie pour ce personnage…). Il n’est pas très connu et a un caractère de cochon : à la première entrevue avec Nemu, au lieu de donner son avis sur le travail de l’héroïne, il pose des questions sur les motivations de Nemu et part sans que celle-ci n’ait pu donner de réponse (Tata : Il est trop cooooool Goro <3). Nemu est un peu déroutée par ces questions mais reprend contact avec Goro, s'attache à lui et va peu à peu trouver en lui une motivation pour poursuivre son rêve à Tokyo après la fin du lycée...

Les dessins de la vie est un de ces manga rares qui charment d’abord par leur dessin. Un dessin pur, racé, très fouillé tout en restant simple et sans fioritures inutiles. Je ne sais par contre pas pourquoi Hirosuke Kizaki avait choisi de représenter les personnages avec des oreilles, des yeux, un nez et une queue de chat, mais j’aime vraiment beaucoup l’aspect des personnages, doux et lissés, surtout Nemu qui apparaît vraiment pure et fragile et donne envie de la protéger (oui, ce personnage est moe dans le vrai sens du terme).

L’auteur s’attarde sur les attitudes et les situations de la vie de tous les jours, ce qui permet de mieux cerner le personnalité et les indécisions de chacun, en faisant de ce manga un modèle du genre tranche de vie contemplatif. Nemu est sans doute le personnage qui parle le moins, même si elle est l’héroïne ; la répétition de certaines scènes, par exemple quand elle dessine le soir dans le restaurant de ses parents, permet toutefois de discerner son état d’esprit bien mieux qu’un dialogue ou que l’utilisation d’un monologue intérieur.
De même, l’attachement, sans parler véritablement de romance, qui lie Nemu à Goro n’est perceptible que par quelques attitudes du côté de Nemu qui rendent leur relation vraiment choupite. De ce fait, le manga avance lentement mais permet au lecteur de s’identifier complètement aux héros, en provoquant l’effet moe dont j’ai parlé plus haut.

Tout cela me rend l’ensemble doux et plaisant à lire et à relire ; Les dessins de la vie dégage une vraie nostalgie douce-amère d’un temps révolu, celui des hésitations lors du passage à l’âge adulte, avec Nemu découvrant et contemplant la dureté de la vie qui l’attend et qui, en miroir, contemple la vie du mangaka qui la dessine. C’est un vrai bonheur qui devient un peu douloureux et triste quand j’arrive à la dernière page, page qui me rappelle l’absence de fin de ce manga. Mais la non-fin permet de replacer l’histoire sous autre angle, celui du manga autobiographique d’un jeune auteur fragile et taciturne cherchant sa voie à travers son manga, en laissant profondément sa marque sur les pages et qui ne parvient pas à la trouver à temps avant de mourir. D’ailleurs, toujours selon son éditeur, Hirosuke Kizaki avait comme premier nom de plume Hakuwa Kagero, du nom d’un insecte qui meurt un jour après sa dernière mue d’adulte.

Nous ne savons pas grand-chose sur la vie de Hirosuke Kizaki, mais il a laissé une oeuvre marquante. Il a dessiné et aimé des personnages qui lui ressemblent et qui permettent d’apercevoir, par leurs attitudes et leur caractère, un portrait des sentiments de leur auteur, tout en finesse et en mélancolie.
Ce manga est un indispensable à lire. Il n’est plus édité depuis longtemps, mais est toujours trouvable dans les solderies, conventions et sur Internet.

4 Responses leave one →
  1. Natth permalink
    décembre 6, 2011

    C’est une très belle description. Je pense que je vais le chercher, pour l’émotion qui doit en ressortir. Peu importe le genre, il y a des titres où ce n’est pas important.

    Nemu est sans doute le personnage qui parle le moins >> Je ne sais plus qui a dit que l’écrivain (ou l’artiste) n’avait pas grand-chose à dire en dehors de son oeuvre, mais je trouve que c’est très vrai.

  2. Natth permalink
    décembre 7, 2011

    J’ai eu l’occasion de discuter via IRC de ce titre. Je ne m’y attendais pas, mais des gens mieux renseignés que moi le considèrent comme un classique hélas trop court. Toujours est-il que j’ai appris que le scénariste des « Dessins de la vie » était aussi celui d' »Astral Project », un seinen que j’ai lu il y a plusieurs années et qui m’a beaucoup plu.

  3. Tata Simone permalink
    décembre 7, 2011

    En fait je trouve bizarre certaines phrases de l’éditeur, qui suggèrent que Hirosuke Kizaki travaillait seul sur Shojo Nemu, alors qu’un scénariste (Marley Caribu, qui a signé sous le pseudo Marginal pour Astral Project) est indiqué à l’intérieur du manga. Donc je n’ai pas précisé dans l’article.

  4. décembre 8, 2011

    Ça fait un moment que j’ai pas relu ce manga, mais dans mes souvenirs la préface fr sous-entend aussi qu’il est mort en travaillant sur Shôjo Nemu alors que la publication jpn date de 96 et qu’il est mort 5 ans plus tard. J’avais été un peu surpris en apprenant ça plus tard. Du coup j’ai quelques doutes sur la fiabilité des information fournies par la préface française. Je ne sais pas si la memorial edition contient des pages en plus réalisées plus tard, mais plus qu’une oeuvre incomplète suite à la mort de son auteur ça m’a donné l’impression que le manga était une oeuvre abandonnée.
    Et c’est fort dommage parceque c’est vraiment un très bon manga, que sa fin ouvert foudroie un peu en laissant un vide là où on est en droit de s’attendre à la suite. Du coup j’ai du mal à y voir un classique, c’est trop frustrant et pas complet, même si c’est un manga que je recomande chaudement parceque c’est d’une qualité rare.

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